Un long chemin est la suite d’Édith 63, racontant l’enfance et l’adolescence de Nanou en Martinique, jusqu’à son départ pour la métropole à l’âge de 17 ans. Écrire sa biographie était pour Nanou un moyen d’exorciser les démons de la maltraitance et d’un parcours difficile. C’est aussi et surtout un témoignage qu’elle tenait à offrir aux lecteurs, aux exclus, aux laissés pour compte, une expérience de vie douloureuse qui finalement a évolué positivement. Pour chaque exemplaire vendu d’Édith 63 (200 à ce jour), Nanou reverse depuis deux ans un pourcentage à l’association Aide Village Togo, pour un orphelinat de Lomé. Un long chemin vient de sortir et fera profiter Mama Bethel et ses 150 enfants de 5 € par livre vendu.
Extrait :
« De mon arrivée sur le tarmac de l’aéroport de Roissy, je garde un vif souvenir, tranchant comme l’air cristallin de ce matin de février 1979. Dès ma première inspiration, en descendant de l’avion, il me parut irrespirable. J’eus l’impression que des milliers de cristaux de glace se plantaient dans mon palais, ma gorge. Je suffoquais, convaincue en expirant que je n’allais pas pouvoir inspirer encore. J’imaginais un bref instant que mes poumons gelaient, qu’ils perdaient leur élasticité et que j’allais m’étouffer sous un manteau de givre. Je restais un instant en rétention de souffle, étonnée par ce nuage de brume qui venait de s’exhaler de ma bouche. Au bout d’un moment, je dus reprendre une profonde inspiration évidemment. La température de l’air n’avait pas changé, mais l’effet de surprise s’était atténué. Une fois mes craintes totalement dissipées, je ne prêtai plus attention au va-et-vient de ma respiration.
Le froid s’attaquait au reste de mon corps, me saisissait, me pétrifiait.
J’avais quitté Fort-de-France en catastrophe et je n’avais pour vêtements qu’une robe et un pull léger. Roselyne et son compagnon avaient été plus prévoyants. S’ils étaient moins couverts que la plupart des autres passagers, ils avaient au moins passé une veste sur leurs épaules. Le petit Mike, leur fils de trois ans, était quant à lui chaudement vêtu. Il faut dire que ma sœur vivait en France depuis six ans déjà. Bien qu’elle rentrait d’un séjour d’un mois chez nous, elle n’en avait pas oublié la rigueur de l’hiver parisien.
Pour moi, c’était nouveau, comme l’étaient aussi les coursives interminables du terminal, les barrières des passages douaniers et le hall immense dans lequel je me rapprochais ostensiblement de ma sœur, par crainte qu’elle ne m’oublie. J’étais paniquée à l’idée de me retrouver seule, perdue dans cet aéroport gigantesque, dans ce pays dont je ne savais rien ou presque.
Dans la navette nous conduisant jusqu’à la gare, je restai le nez collé à la vitre, le regard fixe, glissant sur le ruban de la ville qui défilait devant moi. Les immeubles de verre, le bitume des routes, des ponts, les peintures des véhicules plus nombreux que je n’en avais jamais vus, tout me semblait lisse, insaisissable. Le jour se levait sur un ciel bas que même les lumières aux fenêtres des tours, les réverbères et autres enseignes lumineuses n’arrivaient pas à égayer. Le bus aux fenêtres closes, sans autoradio crachant le zouk à tue-tête, glissait presque sans bruit, sans vie. Le chauffeur regardait droit devant, les passagers aussi. Les gens assis autour de moi avaient le visage fermé, l’air soucieux. Pas un éclat de voix ni le moindre rire pour animer cet espace feutré dans lequel je commençais à me sentir mal.
Roselyne et son compagnon étaient comme les autres, subitement devenus muets. Comme je fermai les yeux, je sentis l’étau de l’angoisse se resserrer sur mes entrailles. Ma sœur avait quitté la Martinique alors que j’étais très jeune. Je l’avais suivie pour fuir les humiliations, les souffrances endurées depuis mon plus jeune âge. Mais, en réalité, elle était pour moi une étrangère et son compagnon me faisait un peu peur.
Et que dire de ce pays qui n’était pas le mien. Avoir en poche une carte d’identité française est une chose, être Française d’un département outre-mer en est une autre. La France était pour moi terra incognita. Lorsque, sur mon île lointaine, le quotidien me laissait un peu de temps pour rêver, mes fantasmes m’y avaient maintes fois transportée. Mais, c’est bien connu, les projections du mental sont un miroir aux alouettes et déjà je pressentais que les rêves que je m’étais construits ne tarderaient pas à s’évaporer.
Subitement, dans ce bus, je fus assaillie par un sombre présage.
Du même coup, je compris pourquoi je n’arrivais pas à me défaire de cette sensation de froid me submergeant dès mes premiers pas sur le sol français. Elle était l’incarnation d’une émotion : la peur. Elle était ici tangible, inscrite sur ces visages fermés, dans ces regards fuyants. La peur de l’autre creusait des fossés entre ces gens aux regards fixant le sol, sans sourires. Elle leur plantait des barrières dans la tête, un glacier leur charruait un gouffre dans le cœur. Roselyne avait été contaminée depuis longtemps certainement et moi, cette peur, je sentais que déjà elle infusait mon âme.
Je n’avais pas 16 ans.
Je découvrais brusquement ce que signifiaient ces mots entendus parfois : immigré, expatrié, exilé.
Je devenais d’un coup tout cela à la fois, mais tout cela finalement se résume à une chose.
Être seul. »
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Gildas Chevalier